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11 May 2026

La machine contre la parole ?

Mercredi 22 avril, j’étais invité à donner une conférence à l’Université de Lausanne dans le cadre du cours de Stéphanie Pahud, qui y enseigne la linguistique.

La conférence portait sur la manière dont les IA génératives marquent notre rapport au langage.


J’ai rappelé l’importance cruciale qu’avait le langage pour le bon fonctionnement de nos facultés. Le langage est consubstantiel à notre intelligence au sens le plus large. Le langage et la pensée œuvrent ensemble, ce qui inspira à Merleau-Ponty les expressions de « pensée parlante » et de « parole pensante », formulations qui attestent de l'impossibilité de concevoir l'une sans l'autre.

Le langage est également solidaire de notre imagination et de notre aptitude à comprendre. Il nous permet de transformer les besoins en image et d’apprivoiser nos instincts. Pour Ernst Cassirer, c'est ainsi que l'on passe du corps à l'esprit, ou de la bête à l'homme. Le langage donne une contrepartie symbolique à ce qui n’est plus, n’est pas ou ne peut être. En tant que tel, il est le poumon de notre liberté et de notre épanouissement.

« Parler, c’est venir au monde », disait Georges Gusdorf. Emile Benveniste, de même, affirmait qu’être un sujet, c’est dire « je ». En d’autres termes : il n’y a pas de subjectivité sans énonciation. On se réalise comme individu à chaque fois que l’on commence une phrase, et tout autant lorsque l’on prête l’oreille – et l’esprit – à la parole de l’autre.

La parole, c’est encore une mise au jour de nos idées latentes. En parlant, en écrivant, je suis contraint de donner forme à ce dont j’ai la simple intuition, actant ainsi l’intelligibilité des ressentis qui attendaient le secours du verbe. Le langage découvre, démêle et déploie les secrets de la vie intérieure.

Verbaliser une expérience, c’est faire exister cette expérience d’une autre manière, se l’approprier, la comprendre et réaliser ce qu’elle signifie pour nous.


C’est pourquoi il faut prendre garde à la tentation de déléguer entièrement nos compétences discursives à la machine, car c’est se livrer à une logique d’optimisation qui mène inévitablement à une impasse existentielle. Le langage, et tout ce qu’il charrie, n’est pas qu’un moyen utilisé en vue d’une fin, il est, à bien des égards, une fin en soi, le lieu d’aboutissement et d’exploration de nos fantasmes, de nos inquiétudes et de tout ce qui nourrit notre agentivité.

D’une certaine manière, on pourrait dire que le sens de la vie, c’est parler. D’où cette envie irrépressible de raconter ce qui nous arrive, comme si le meilleur moment était celui de la narration.

Aux fervents défenseurs de l’utilitarisme ambiant, il faut répondre qu’il n’y a rien de plus remarquablement utile que lire, écrire et parler.

Attention aux sirènes de l’efficacité, car après tout ce temps gagné, il faudra bien encore vivre…