COMMUNICATIONS FROM THE DIRECTOR

Read the latest articles and communications from Marie-Laure Salles, Director of the Institute.

Pour une nouvelle Bildung – l’éducation comme bien commun
 


Nous vivons aujourd’hui au croisement de crises multiples et imbriquées : recomposition des rapports de puissance, tensions géopolitiques, militarisation et retour des conflits. À ces fractures s’ajoutent les bouleversements écologiques et la raréfaction des ressources ; une révolution technologique qui fragilise nos repères cognitifs et alimente autant la production d’information que de désinformation ; et, enfin, l’explosion des inégalités dont les conséquences sociales et politiques nourrissent l’érosion démocratique, la montée de l’illibéralisme et la dynamique de polarisation fragilisant le contrat social et la cohésion des sociétés.

Ces défis ne connaissent ni frontières ni solutions simples. Ils forment un faisceau de problèmes complexes, interdépendants et en constante évolution. Dans ce contexte, les modes de gouvernance traditionnels montrent clairement leurs limites, que ce soit au niveau national ou multilatéral, appelant à une reconfiguration en profondeur. Lorsque les institutions sont fragilisées ou ne jouent plus leur rôle, alors il faut miser sur l’engagement courageux, créatif et constructif des individus et des collectifs. Et pour que cet engagement soit possible, l’éducation s’impose plus que jamais comme le bien public le plus stratégique.

Dans l’esprit de Wilhelm von Humboldt, philosophe et ministre prussien de l’Éducation, la Bildung désigne un projet éducatif orienté vers la formation du jugement, du caractère, de l’engagement et de la responsabilité civique. Il ne s’agit pas d’opposer savoirs pratiques et professionnalisants d’un côté et formation humaniste de l’autre, mais de rappeler que cette dernière constitue le socle permettant d’acquérir, d’adapter et parfois de désapprendre des compétences dans un monde mouvant. Une telle éducation vise non seulement à assurer l’employabilité, mais aussi surtout à préparer chacun·e à affronter la complexité avec humilité, lucidité, courage et exigence éthique. 

L’évolution des logiques éducatives de ces dernières décennies nous a progressivement éloignés de cet équilibre. La privatisation croissante de l’éducation a eu tendance à réduire son ambition à l’employabilité immédiate, comme si son rôle se limitait à répondre aux besoins du marché du travail. Par ailleurs, l’hyperspécialisation a fragmenté les savoirs, du primaire au doctorat : utile en soi, elle devient contreproductive lorsqu’elle empêche de voir les liens, les arbitrages ou les effets inattendus, pourtant essentiels pour comprendre les problèmes complexes d’aujourd’hui. Enfin, la fascination pour les sciences « dures » et les technologies tend à marginaliser sciences humaines, sociales, histoire et arts – disciplines indispensables pour développer l’esprit critique, le sens moral, la créativité et l’orientation vers le bien commun.

Pour inverser ces tendances, il devient nécessaire d’imaginer un véritable New Deal éducatif, adapté aux défis que devront affronter les nouvelles générations. Cela suppose de renouer avec l’esprit d’une Bildung contemporaine : un projet éducatif centré sur la capacité à appréhender la complexité, à affronter les enjeux existentiels que pose notamment l’intelligence artificielle, et à assumer les formes d’engagement et de responsabilité qu’exige une période de transformation profonde. 

Que signifierait concrètement un tel projet ? D’abord, inscrire l’esprit de la Bildung à toutes les étapes de l’apprentissage, de la petite enfance à la formation continue, avec un objectif commun : former des esprits libres, adaptables et responsables. Ensuite, transmettre non seulement des savoir-faire techniques, mais aussi la capacité d’apprendre à apprendre, voire même à désapprendre. Dans un monde profondément instable et incertain, l’adaptabilité devient une compétence centrale. Il faudrait également redonner toute sa place à l’esprit critique, apte à questionner les données, les informations, les modèles et les indicateurs, repérer les biais et évaluer les conséquences éthiques. Il faut aussi encourager, par tous les moyens possibles, la créativité et le courage qui l’accompagne. Enfin, il faut accorder toute leur importance aux biens communs qu’il va nous falloir ensemble défendre, protéger ou réinventer – climat et planète, inclusion et connexion, science et information de qualité, collaboration internationale, paix. 

À l’Institut, plusieurs éléments de cette vision sont déjà bien ancrés : l’interdisciplinarité, la pluralité épistémique, le dialogue constant et l’engagement de nos étudiant·es sur des enjeux concrets avec une grande diversité de partenaires locaux comme internationaux, ainsi qu’une présence active dans le débat public. Mais l’ampleur des défis actuels exige d’aller plus loin. Il nous faut créer des expériences d’apprentissage qui reflètent réellement la complexité du monde et mobiliser encore davantage la diversité qui nous caractérise comme une ressource cognitive collective. Il nous faut accepter l’erreur comme levier d’apprentissage. Il nous faut nous approprier l’intelligence artificielle tout en affirmant clairement qu’elle n’est qu’un outil, qu’elle doit être sous le contrôle et au service de l’humain. Il nous faut enfin affirmer l’éthique et les valeurs comme fil conducteur permanent. Nous sommes responsables de ce que nous devenons. Le savoir devient pouvoir et en cela il nous engage et nous oblige. Et si le leadership de demain, un leadership qui se devra bientôt de revenir vers la paix et la collaboration internationale comme formes ultimes de sécurité humaine, reposait sur quelques valeurs fondamentales – courage, humilité, intégrité, bienveillance et responsabilité ? N’aurions-nous pas déjà une promesse de progrès ? 

Loin de toute nostalgie, appeler à une Bildung du XXIᵉ siècle revient à formuler un agenda pragmatique : former au jugement dans l’incertitude, à la pensée critique face à la désinformation, à la responsabilité dans l’interdépendance, à l’ouverture et à la créativité comme principes autant que comme pratiques pour réinventer. Ainsi préparés, nos diplômés ne se contenteront pas de réagir à la complexité du monde : ils s’en saisiront pour engager la transformation positive dont nous avons terriblement besoin. 
 

Cet article a été publié dans Globe #37, la Revue de l'Institut, en mai 2026.

Communications from the Director

From Liberalism to Illiberalism

In her introduction to "Is Liberalism Still the Default? Illiberalism and Ideological Competition in the West", Director Marie-Laure Salles considers the consequences of the deep paradigm transition from Liberalism to Illiberalism.

A New Agenda for Sustainability


Editorial of Marie-Laure Salles, Director of the Geneva Graduate Institute, for the Geneva Policy Outlook 2025

On September 25, 2015, the United Nations General Assembly adopted the 2030 Agenda for Sustainable Development and its 17 Sustainable Development Objectives. The Preamble of that text was very clear: “There can be no sustainable development without peace and no peace without sustainable development”. Sustainability has since then become inscribed at the heart of multilateralism, and has found its way to the public and private sectors in many parts of the world. The notion, however, has remained broad and vague enough to leave a fair amount of room for interpretation and, as a consequence, for possible procrastination, if not avoidance.

Grappling with an Era of Radical Uncertainty

Since 2015, we have seen an intensification and acceleration of the many challenges humanity faces, and we have had to acknowledge our relative failure to tackle them. We are contending with interconnected crises – climate, destruction of biodiversity, extreme inequalities, disinformation and cyberwars, pandemics, wars including the return of the nuclear risk, and technological threats. The reinforcing dynamics between those crises generate the kind of radical uncertainty that characterises our age. Those many challenges potentially have an existential impact, each in itself let alone in combination. Even if they are not questioning our species’ survival, they could lead to a profound redefinition of what it means to be human.

In parallel, we must acknowledge that we are falling short when it comes to the solutions and to the promises associated with the 2016 Paris Agreement and Agenda 2030. Various reports show that staying within the +1.5° or even the +2° Celsius range set by the Paris Agreement is becoming increasingly less likely. We know from the work of the Intergovernmental Panel on Climate Change that a +2° Celsius increase will bring along major environmental disruptions with irrefutably dramatic consequences. At the same time, the United Nations confirms that we are on track to achieve at most 17% of the sustainable development objectives that we collectively set for ourselves in 2015.

Read the whole editorial on the Geneva Policy Outlook website

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