Dans l’esprit de Wilhelm von Humboldt, philosophe et ministre prussien de l’Éducation, la Bildung désigne un projet éducatif orienté vers la formation du jugement, du caractère, de l’engagement et de la responsabilité civique. Il ne s’agit pas d’opposer savoirs pratiques et professionnalisants d’un côté et formation humaniste de l’autre, mais de rappeler que cette dernière constitue le socle permettant d’acquérir, d’adapter et parfois de désapprendre des compétences dans un monde mouvant. Une telle éducation vise non seulement à assurer l’employabilité, mais aussi surtout à préparer chacun·e à affronter la complexité avec humilité, lucidité, courage et exigence éthique.
L’évolution des logiques éducatives de ces dernières décennies nous a progressivement éloignés de cet équilibre. La privatisation croissante de l’éducation a eu tendance à réduire son ambition à l’employabilité immédiate, comme si son rôle se limitait à répondre aux besoins du marché du travail. Par ailleurs, l’hyperspécialisation a fragmenté les savoirs, du primaire au doctorat : utile en soi, elle devient contreproductive lorsqu’elle empêche de voir les liens, les arbitrages ou les effets inattendus, pourtant essentiels pour comprendre les problèmes complexes d’aujourd’hui. Enfin, la fascination pour les sciences « dures » et les technologies tend à marginaliser sciences humaines, sociales, histoire et arts – disciplines indispensables pour développer l’esprit critique, le sens moral, la créativité et l’orientation vers le bien commun.
Pour inverser ces tendances, il devient nécessaire d’imaginer un véritable New Deal éducatif, adapté aux défis que devront affronter les nouvelles générations. Cela suppose de renouer avec l’esprit d’une Bildung contemporaine : un projet éducatif centré sur la capacité à appréhender la complexité, à affronter les enjeux existentiels que pose notamment l’intelligence artificielle, et à assumer les formes d’engagement et de responsabilité qu’exige une période de transformation profonde.
Que signifierait concrètement un tel projet ? D’abord, inscrire l’esprit de la Bildung à toutes les étapes de l’apprentissage, de la petite enfance à la formation continue, avec un objectif commun : former des esprits libres, adaptables et responsables. Ensuite, transmettre non seulement des savoir-faire techniques, mais aussi la capacité d’apprendre à apprendre, voire même à désapprendre. Dans un monde profondément instable et incertain, l’adaptabilité devient une compétence centrale. Il faudrait également redonner toute sa place à l’esprit critique, apte à questionner les données, les informations, les modèles et les indicateurs, repérer les biais et évaluer les conséquences éthiques. Il faut aussi encourager, par tous les moyens possibles, la créativité et le courage qui l’accompagne. Enfin, il faut accorder toute leur importance aux biens communs qu’il va nous falloir ensemble défendre, protéger ou réinventer – climat et planète, inclusion et connexion, science et information de qualité, collaboration internationale, paix.
À l’Institut, plusieurs éléments de cette vision sont déjà bien ancrés : l’interdisciplinarité, la pluralité épistémique, le dialogue constant et l’engagement de nos étudiant·es sur des enjeux concrets avec une grande diversité de partenaires locaux comme internationaux, ainsi qu’une présence active dans le débat public. Mais l’ampleur des défis actuels exige d’aller plus loin. Il nous faut créer des expériences d’apprentissage qui reflètent réellement la complexité du monde et mobiliser encore davantage la diversité qui nous caractérise comme une ressource cognitive collective. Il nous faut accepter l’erreur comme levier d’apprentissage. Il nous faut nous approprier l’intelligence artificielle tout en affirmant clairement qu’elle n’est qu’un outil, qu’elle doit être sous le contrôle et au service de l’humain. Il nous faut enfin affirmer l’éthique et les valeurs comme fil conducteur permanent. Nous sommes responsables de ce que nous devenons. Le savoir devient pouvoir et en cela il nous engage et nous oblige. Et si le leadership de demain, un leadership qui se devra bientôt de revenir vers la paix et la collaboration internationale comme formes ultimes de sécurité humaine, reposait sur quelques valeurs fondamentales – courage, humilité, intégrité, bienveillance et responsabilité ? N’aurions-nous pas déjà une promesse de progrès ?
Loin de toute nostalgie, appeler à une Bildung du XXIᵉ siècle revient à formuler un agenda pragmatique : former au jugement dans l’incertitude, à la pensée critique face à la désinformation, à la responsabilité dans l’interdépendance, à l’ouverture et à la créativité comme principes autant que comme pratiques pour réinventer. Ainsi préparés, nos diplômés ne se contenteront pas de réagir à la complexité du monde : ils s’en saisiront pour engager la transformation positive dont nous avons terriblement besoin.
Cet article a été publié dans Globe #37, la Revue de l'Institut, en mai 2026.