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Globe, la revue de l'Institut
27 November 2023

Osons la bienveillance!

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Être humain, c’est être ensemble. Le regard anthropologique souligne l’importance de la coopération comme mécanisme de résilience pour notre espèce. Et la coopération est impossible sans un minimum de reconnaissance mutuelle et de bienveillance réciproque, nourries par ce sentiment flou mais puissant d’appartenance à un destin commun, du plus local au plus global.

La notion de bienveillance a une double étymologie. Le latin benevolentia fait référence à une disposition favorable à l’égard d’autrui. Mais il est possible que l’origine du terme « bienveillance » soit plutôt la combinaison de bona et vigilantia – bonne vigilance ou le fait de bien veiller. Les deux sens se rejoignent dans l’idée d’une préoccupation active et positive envers l’autre. Aujourd’hui, la bienveillance n’est pas un mot à la mode. Avec la gentillesse, elle est vue comme naïve et peut-être même comme le signe d’une faiblesse que l’on peut utiliser ou dont on pourrait abuser. Dans notre monde où la compétition reste le modèle dominant, la bienveillance apparaît potentiellement comme une vulnérabilité au combat et, partant, un obstacle au succès. L’un des problèmes majeurs des dynamiques compétitives est leur horizon à court terme. Il suffit pour s’en convaincre de regarder l’état de notre planète et des ressources rares et vitales pour la survie de notre espèce.

L’antidote à cette dynamique de destruction – et donc d’autodestruction – à courte vue est la bienveillance. Il faut ici penser la notion dans son acception la plus large, celle qui sait « embrasser l’immensité de l’univers » comme le disait Adam Smith dans la Théorie des sentiments moraux (1759). La bienveillance, comme préoccupation active et positive, est à déployer envers l’autre en général, humain ou pas, et par extension envers notre biotope, notre oïkos – cette planète qui est notre maison commune. Ce faisant, c’est aussi d’une bienveillance envers nous-mêmes qu’il s’agit – notre intérêt personnel dépend aujourd’hui de notre capacité collective à prendre soin les uns des autres et à veiller activement sur cette planète, cet humus qui constitue fondamentalement notre espèce. C’est sur le temps long, sur plusieurs générations, que l’on peut mesurer l’impact de la bienveillance.

Loin d’être une faiblesse individuelle, la bienveillance est ainsi un principe collectif positif, un atout indispensable à la survie de notre espèce. C’est aussi, de manière plus pragmatique, un mécanisme qui permet de rendre nos quotidiens moins durs et moins violents. Le physicien Ilya Prigogine et la philosophe Isabelle Stengers soulignent dans leur travail commun que plus le monde est complexe, chaotique et incertain, plus il nous faudra d’îlots de stabilité et donc de sécurité. La bienveillance réciproque à destination de l’autre, humain ou pas, est l’un des mécanismes permettant de créer des espaces de communauté, de sécurité, de stabilité et de bien-être, quelle que soit l’échelle à laquelle nous nous plaçons, de la plus locale à la plus globale.

Gardons finalement à l’esprit, en guise de post-scriptum, que la contrepartie naturelle de la vie est la mort. Notre humanité est mortalité – et ici l’égalité de destin est complète. Cette humanité fragile, mortelle, furtive devrait nous rendre humbles. Et parce qu’elle est partagée, elle devrait aussi nous rendre bienveillant·es. Sans cette bienveillance qui est au cœur du lien – celui qui nous rend vivant·es, celui qui nous rend heureuses et heureux, celui qui nous régénère – quel destin absurde que le nôtre ! 

The Graduate Institute Review

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