À force d’ânonner depuis quarante ans la « République des ayatollahs » (ou, plus stupidement encore, « des mollahs ») et de ne voir le pays qu’à travers la focale de l’islam, beaucoup se sont interdit de comprendre le vrai rapport de force dans lequel se sont engagés, bien imprudemment, Israël et les États-Unis. Car, depuis longtemps, la République islamique n’est plus celle des « ayatollahs » ou des « mollahs », si tant est qu’elle ne l’ait jamais été. Dès 1988, Khomeini avait fait prévaloir la raison politique sur la raison religieuse en instituant le Conseil de discernement de la raison d’État, organe collégial d’arbitrage entre les différents centres de pouvoir d’un régime polycentrique et factionnel, irréductible à l’idée de dictature personnelle, quel que soit son incontestable caractère répressif. De ce point de vue, la liquidation du Guide de la Révolution est vaine, sinon contre-productive.
Depuis, le personnel politique s’est largement sécularisé, à l’instar de la société elle-même. Il puise dans le répertoire nationaliste plutôt que dans celui de l’islam, même si la sensibilité mahdiste du chiisme duodécimain peut alimenter le premier, en particulier grâce à son culte du martyre. Et des martyrs, la guerre qu’Israël et les États-Unis imposent à l’Iran en produira vite beaucoup, surtout si les combats doivent se porter sur son sol.
Bref, la guerre sans but précis risque fort de devenir une « guerre sans fin », du type de celles que Donald Trump disait abhorrer mais dont Israël tire désormais sa domination régionale grâce aux armes, aux financements et à l’impunité que lui prodiguent ses alliés. L’Iran, quant à lui, conscient de ses faiblesses et rompu à l’exercice, s’est préparé à un affrontement asymétrique de longue durée en enterrant et en décentralisant sa défense, et en espérant pouvoir compter sur ses alliés au Liban et au Yémen.
L’élément frappant, après l’exécution extrajudiciaire d’Ali Khamenei, est bien l’absence de la dimension religieuse dans sa succession. Ce n’est certes pas pour son rang clérical ou ses compétences théologiques que son fils Mojtaba a été désigné, nonobstant ses blessures, apparemment suffisamment sérieuses pour qu’il ne puisse se montrer en public. Il a été choisi parce qu’il est le fils de son père, selon la logique de l’« État familial » (Julia Adams) qui prévaut en Iran.
Son simple patronyme est un bras d’honneur adressé à l’agresseur. Et la logique dynastique qui l’a emporté est peut-être une grimace à l’intention des monarchistes qui essaient de ressusciter politiquement les Pahlavi avec l’appui d’Israël, sur fond de retrouvailles symboliques entre Esther et le roi Xerxès, quitte à célébrer un Pourim sanglant dans le ciel de Téhéran.
Sur le plan intérieur, cette solution a l’avantage de différer la vraie succession d’Ali Khamenei qui empoisonne la vie politique iranienne depuis plusieurs années et qui met en jeu l’équilibre précaire entre les différentes forces constitutives de la République islamique. La prédominance des Gardiens de la Révolution – dans l’ombre desquels se tiendrait Mojtaba – est souvent évoquée, compte tenu de l’ampleur de leur assise économique et de leur puissance militaire. Encore ne faudrait-il pas surestimer leur unité. Tout comme les autres institutions, ils semblent divisés au fil des rivalités personnelles au sein de leur commandement, et selon les sensibilités politiques qui parcourent les autres composantes de la classe dirigeante.
En bref, la désignation de Mojtaba Khamenei comme nouveau Guide de la Révolution est toute politique et n’a pas grand-chose de religieux. Le silence, à ce propos, des « sources d’imitation », les principaux dignitaires du chiisme, est assourdissant. Tout comme est remarquable l’absence d’une fatwa de leur part invitant au djihad contre l’envahisseur. Les ayatollahs sont ailleurs…
Si l’on veut absolument trouver du religieux dans ce conflit, il faut se tourner vers Washington. Non, bien sûr, parce que Donald Trump se serait rallié à l’offensive israélienne pour complaire à sa base évangélique, dont rien ne dit qu’elle approuve ce saut dans l’inconnu. Pour mystérieuses et changeantes qu’elles soient, ses motivations sont probablement autres.
Mais, à ses côtés, il est un homme qui agit avec Dieu en tête : le très vindicatif ministre étatsunien de la Guerre, Pete Hegseth, qui inscrit ce conflit dans son imaginaire islamophobe et belliqueux. Il porte sur son torse un tatouage représentant la croix de Jérusalem, symbole des croisades médiévales, et sur son biceps la devise latine Deus Vult qui en était le cri de guerre. Un héritage que Pete Hegseth assume sans ambages dans son ouvrage American Crusade (2020). En 2015, il s’était d’ailleurs compromis dans un bar de l’Ohio en criant, ivre : « Tuez tous les musulmans ! » Désormais au Pentagone, il y organise des services religieux qu’il confie à des prédicateurs d’orientation « chrétienne nationaliste ». En février, il y a invité le pasteur extrémiste Douglas Wilson, qui prône une vision théocratique de la société selon laquelle les femmes doivent se soumettre à leur mari et ne pas disposer du droit de vote.
Pour l’historienne Diana Butler Bass, Pete Hegseth est un représentant du mouvement chrétien reconstructionniste dominioniste, qui entend instaurer dans les deux cents ans une société biblique et patriarcale aux États-Unis. De ce fait, estime un autre chercheur, Matthew Taylor, son appui forcené à la guerre contre l’Iran est moins inspiré par le sionisme chrétien que par le mythe des Croisades. En tout cas, ce ne semble pas être la charité qui l’habite. Après quelques jours de guerre, le 4 mars, il a fulminé contre l’Iran : « Ce n’était jamais censé être un combat équitable, et ce n’est pas un combat équitable. Nous les frappons alors qu’ils sont à terre, et c’est exactement comme cela devrait être. » Le 13 mars, il a annoncé que l’armée américaine ne ferait « aucun quartier », annonce de crimes de guerre programmés.
Enfin, la guerre d’Iran s’est affranchie de la religion civile censée présider aux destinées du monde, à défaut de lui assurer une « paix perpétuelle » : le credo du droit international que piétinent Israël et les États-Unis, sans susciter de vraie réaction de la part des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies. C’est la force brute qui s’impose, celle d’un mélange de considérations dites géopolitiques dont la rationalité n’est pas toujours évidente, et d’intérêts particuliers, parfois triviaux, sinon sordides.
Louis Dupeux, l’historien de la révolution conservatrice allemande des années 1920, parlait à son sujet d’une « pensée sans frein », et notamment sans frein religieux. C’est bien ce à quoi nous assistons à nouveau de la part de différents régimes relevant de cette catégorie, quand bien même ils appellent Dieu à la rescousse pour légitimer leur expansionnisme militaire, à l’instar de Donald Trump ou de Vladimir Poutine.