Quelle est votre vision de l’Europe et quelle est sa principale force ?
Alain Berset (AB) : La vision est un socle de valeurs partagées, et sa force est de l’avoir traduite en actes très concrets pour chacune et chacun.
Prenez le rôle central de la Convention européenne des droits de l’homme et de la Cour européenne des droits de l’homme, deux institutions centrales du Conseil de l’Europe depuis des décennies. Ces institutions ont façonné le continent tel qu’il est aujourd’hui : un espace commun de défense des droits individuels. Le droit à la vie privée, le droit à la liberté d’expression, le droit à un procès équitable sont garantis à toutes les personnes qui vivent sur le territoire européen depuis que la Cour a pris des décisions dans ce sens. Je pourrais vous donner un tas d’autres exemples ! Encore récemment en 2026, la fin de ce qu’on appelait le « devoir conjugal » en France est une conséquence directe d’une décision de la Cour à Strasbourg. Le Conseil de l’Europe a aussi créé une zone sans peine de mort.
Le Conseil de l’Europe rassemble les pays du continent, de la Suisse à l’Arménie, de la Grèce à l’Islande, du Portugal à la Norvège, de la Turquie à l’Estonie – aussi bien des membres de l’Union européenne que des pays qui n’en sont pas membres.
Voilà notre force. L’Europe n’est pas seulement un espace d’intérêts économiques ou politiques. Pour moi, elle est d’abord un continent géographique et une communauté de valeurs, fondée sur la démocratie, les droits humains et l’État de droit. C’est ce qui oriente mes actions.
Nous sommes aujourd’hui confrontés à une rupture profonde de l’ordre international. Dans ce contexte, le rôle du Conseil de l’Europe est de défendre la force des règles, et non la logique de la force. Nous en avons fait la démonstration face à la guerre en Ukraine et avons établi l’obligation de rendre des comptes là où elle n’existait pas.
Ce qui fait la singularité de l’Europe, c’est la solidité de ce socle. De plus en plus d’États, au-delà de notre continent, cherchent à coopérer avec nous et à s’inspirer de ces normes.
Cédric Dupont (CD) : L’Europe pour moi est avant tout un projet, une aspiration née des cendres de l’histoire. Ma vision de l’Europe est celle d’un continent où la coopération prime sur la confrontation. Après des siècles de conflits, des constructions institutionnelles comme l’Union européenne ou le Conseil de l’Europe incarnent ce renouveau européen : construire la paix et la prospérité par le droit et la solidarité.
La principale force de l’Europe réside dans sa capacité à travailler ensemble face à des défis qu’aucun État seul ne pourrait affronter. Cette force s’est illustrée concrètement lors de l’invasion de l’Ukraine. L’Europe a su, certes non sans difficultés, ouvrir ses frontières aux personnes
réfugiées et unir ses voix pour sanctionner l’agresseur, prouvant que sa diversité peut être un levier d’action. Nous l’avons également vu durant la pandémie de Covid-19 : malgré les tensions initiales, le mécanisme de relance commun et l’achat groupé de vaccins ont montré que l’intérêt collectif peut, et doit, primer sur le repli national.
Mais cette force ne vaut que si elle reste fidèle à son socle : le respect inconditionnel des droits humains. L’Europe doit demeurer un espace d’accueil et de dignité. Un lieu où chaque personne, quelle que soit son origine, peut trouver refuge et justice. C’est en gardant le cap sur
ces principes, comme lors de l’activation de la protection temporaire pour les Ukrainiens, que l’Europe restera un modèle. Un projet toujours inachevé, mais essentiel.
Comment évaluer la place de l’Europe sur la scène internationale aujourd’hui ?
AB : Nous évoluons dans un contexte international particulièrement instable, marqué par la multiplication des conflits, le retour de la guerre sur le continent, l’essor des menaces hybrides, mais aussi par un recul démocratique.
L’escalade de la crise en Iran et au Moyen-Orient soulève des questions fondamentales pour la sécurité européenne et la capacité du droit international à encadrer l’usage de la force.
Je crois que le continent européen joue un rôle essentiel comme pôle de stabilité et de défense des valeurs démocratiques. Mais il doit réfléchir aux moyens d’organiser sa réponse collective à l’instabilité croissante et être capable d’agir ensemble dans un monde ouvert, tout en défendant ses intérêts et ses principes.
Il faut une vision audacieuse et claire. Au bout du compte, le monde a besoin d’une Europe sûre, prospère, fidèle à ses valeurs et prévisible sur le plan politique, constituant un point d’ancrage pour la stabilité mondiale. Nous travaillons sur ce point.
L’architecture de sécurité de l’Europe doit s’inscrire dans un cadre institutionnel stable et permanent. Le Conseil de l’Europe est la seule organisation ayant l’étendue géographique – avec ses 46 États membres dont les 27 de l’Union européenne –, la légitimité historique et la cohérence juridique nécessaires pour remplir cette mission. Nous avons l’expertise pour trouver des solutions innovantes.
C’est en temps de crise que le Conseil de l’Europe prend tout son sens, lorsque la force menace de supplanter l’État de droit.
CD : Dans un monde redevenu prédateur, où la loi du plus fort domine, l’Europe, et en particulier l’Union européenne, apparaît souvent comme un géant économique mais un nain stratégique. Sa relative faiblesse tient à son refus, délibéré ou forcé, de jouer selon les règles du réalisme agressif. Là où d’autres privilégient l’expansion sans frein, en Ukraine, au Groenland ou ailleurs, l’Europe cherche une voie moins opportuniste, ce qui la rend vulnérable aux yeux de ses détracteurs.
Pourtant, c’est précisément dans cette vulnérabilité apparente que réside sa nécessité historique. Quitte à déplaire aux tenants d’un réarmement massif, l’Europe doit affirmer sa différence face aux défis globaux. Dans un monde rythmé par les crises et la raréfaction des ressources, la spécificité européenne doit être d’assumer le renoncement : renoncer à une croissance infinie destructrice, renoncer à la puissance militaire offensive comme seul garant de sécurité.
Alors que d’autres nations voient dans chaque ressource une opportunité de domination, l’Europe doit avoir l’audace de dire « non ». Sa place sur la scène internationale devrait être celle d’un modèle de sobriété choisie. En acceptant de renoncer à certains avenirs technologiques ou économiques pour en sauver d’autres, plus durables et humains, l’Europe transformerait sa faiblesse actuelle en une autorité morale et une alternative sociétale incontournables.
Comment préserver la cohésion européenne face aux contestations des valeurs démocratiques ?
AB : Je crois que la cohésion européenne dépend avant tout de la capacité à renforcer la démocratie. Nous pouvons y parvenir de plusieurs façons.
La sécurité ne peut être garantie que si les institutions démocratiques sont solides et crédibles. Le Nouveau Pacte Démocratique pour l’Europe illustre cette ambition : il vise à restaurer la confiance des citoyens dans les institutions et à consolider la résilience démocratique face aux crises.
Je pense aussi qu’il s’agit de protéger la société civile. L’espace civique est le « poumon de la démocratie». Il joue un rôle clé en garantissant le pluralisme et la participation citoyenne.
Enfin, et je le fais auprès des capitales, il faut maintenir un dialogue politique constant entre les États européens pour garantir la coopération et le respect de valeurs communes malgré les divergences politiques.
La défense active des droits humains, de l’État de droit et des libertés fondamentales constitue le socle de cette cohésion. Face aux menaces internes et externes – désinformation, ingérences étrangères ou fragilisation des institutions – la démocratie doit être protégée, renforcée et constamment renouvelée.
Soyons clair, garantir un espace européen où la démocratie reste solide et crédible n’est pas un choix, c’est un impératif : c’est ainsi que l’Europe peut continuer à être un espace de liberté et de confiance pour tous ses citoyens.
CD : Préserver la cohésion européenne face aux contestations démocratiques exige d’identifier clairement les menaces intérieures. La première source de danger réside dans la tentation de succomber à la facilité des solutions simplistes. Si la tentation de réduire la complexité des défis actuels est forte, surtout en périodes électorales, réduire des problèmes structurels à de simples équations manichéennes appauvrit le débat public. La démocratie européenne ne survivra que si elle retrouve le courage de la nuance, refusant de sacrifier la réalité sur l’autel de l’efficacité apparente ou d’un populisme nourri par la peur du futur ou de l’autre.
Le second péril provient du creusement des inégalités sociales et des phénomènes d’exclusion. Lorsque le projet européen est perçu comme un accélérateur de fractures sociales, le terreau du rejet se fertilise. Une démocratie ne peut rester cohésive si une partie de sa population se sent abandonnée. La crise des Gilets jaunes en France, répercutée ailleurs, a montré combien le sentiment d’être délaissé par les élites européennes pouvait nourrir la colère.
Pour préserver l’unité, l’Europe doit donc mener un combat sur deux fronts : intellectuel et social. Sans cette double exigence de lucidité face aux simplismes et d’action résolue contre l’exclusion, les valeurs démocratiques risquent de n’être plus qu’un souvenir noble mais impuissant.
Comment renforcer le sentiment d’appartenance des citoyens, notamment chez les jeunes ?
AB : Il faut d’abord renforcer une sorte de « conscience européenne » pour les citoyens en montrant ce que les progrès réalisés apportent dans leur vie quotidienne. Cela passe par l’éducation et la sensibilisation aux valeurs européennes, mais aussi par des politiques capables de répondre aux préoccupations : égalité, justice sociale, transition environnementale, coût de la vie ou logement.
Les jeunes générations doivent pouvoir se reconnaître dans un projet qui place les citoyens au coeur de son action. Pour être franc, le problème n’est pas que les jeunes se détournent de la démocratie, mais qu’ils ont parfois le sentiment que la démocratie s’est détournée d’eux. Là où elle a longtemps été considérée comme acquise, beaucoup s’interrogent aujourd’hui sur son efficacité et sur leur avenir.
En parlant avec de jeunes Ukrainiens, Moldaves ou Arméniens, j’ai constaté combien, pour eux, la paix et l’Europe sont indissociables. Le Conseil de l’Europe continue d’incarner l’idéal qui a présidé à sa création.
La force de nos démocraties ne se décidera pas uniquement dans les parlements ou les tribunaux : elle se construira aussi dans les salles de classe, sur internet et dans l’esprit de la prochaine génération. Il faut donc associer davantage les jeunes aux décisions politiques et développer des processus participatifs et inclusifs, comme nous l’avons fait avec le Nouveau Pacte Démocratique.
Il s’agit de construire une Europe dans laquelle les citoyens se sentent écoutés, responsabilisés et protégés. C’est cela, tout simplement, la démocratie.
CD : Renforcer le sentiment d’appartenance, particulièrement chez les jeunes, exige une introspection sur le sens de l’identité européenne. Cela doit dépasser le cadre étroit des réactions émotionnelles envers la bureaucratie européenne, accusée souvent d’une sorte d’impérialisme réglementaire. Être Européen, c’est reconnaître que notre sécurité, notre prospérité et nos valeurs sont interdépendantes.
Le véritable défi réside dans notre capacité à vivre ces valeurs en temps calmes. Trop souvent, la solidarité européenne ne se réveille que dans l’urgence : la distribution commune des vaccins durant la pandémie de Covid-19 ou l’accueil des réfugiés ukrainiens ont créé un élan puissant, mais éphémère. Or, une appartenance durable ne peut reposer sur la menace permanente ou la gestion de crise. Elle doit s’enraciner dans la conviction que l’Europe offre un cadre de vie supérieur en tout temps.
Pour les jeunes générations, le sentiment d’appartenance naîtra de la capacité à projeter ces valeurs dans l’avenir. La force de l’Europe ne résidera pas tant dans sa puissance économique ou militaire que dans sa résilience morale et sa capacité à protéger les droits fondamentaux au quotidien. Si chaque citoyen parvient à voir dans l’Europe la garantie active de ses droits en temps normal, alors l’appartenance deviendra un réflexe. C’est dans la tranquillité des jours ordinaires, bien plus que dans la turbulence des exceptions historiques, que se gagnera la légitimité du projet européen.
Image à gauche : Alain Berset. Conseil de l’Europe, Strasbourg. À droite : Cédric Dupont.
Cet article a été publié dans Globe #37, la Revue de l'Institut.