Louis Dupeux, l’historien de la révolution conservatrice allemande des années 1920, parlait à son sujet d’une « pensée sans frein », et notamment sans frein religieux. Donald Trump vient d’en apporter une nouvelle illustration en s’en prenant violemment au pape Léon XIV, « coupable » de recevoir des « partisans de Barack Obama » et d’avoir condamné son opération militaire au Venezuela, les violences de son administration contre les immigrés, sa guerre d’agression contre l’Iran, ses justifications religieuses pour le moins problématiques du point de vue de la doctrine catholique, sa menace d’anéantir la « civilisation » iranienne. Léon XIV serait « faible sur la question du crime et catastrophique en matière de politique étrangère », parole d’orfèvre (!), et il devrait « cesser de se plier aux exigences de la gauche radicale » dont on sait qu’elle commence, dans le Bureau ovale, aux démocrates.
Comble de l’inconvenance, Donald Trump a posté, sur son réseau Truth Social, une image générée par l’IA qui le figure en Christ imposant sa main sur le front d’un malade. Même à la Maison Blanche, too much is too much. C’était « mettre son pied plus loin que son tapis », comme l’on dit en persan. Devant la bronca, Donald Trump a retiré son post – chose exceptionnelle. Mais le mal était fait. Les évêques étatsuniens se sont insurgés, y compris celui de Winona-Rochester, le conservateur Robert Barron qui siège à la Commission pour la liberté religieuse de l’administration Trump et qui a jugé les déclarations du président « tout à fait inappropriées et irrespectueuses ». Le podcasteur catholique Michael Knowles a estimé qu’il « incombe au président, tant sur le plan spirituel que politique, de retirer cette photo, quelles qu’aient été ses intentions », ce qu’il a donc obtenu. Or, le vote catholique n’est plus négligeable au sein du monde MAGA, comme nous l’a rappelé Blandine Chelini-Pont (voir La droite catholique aux États-Unis). En 2024, 55 % des catholiques ont voté pour Donald Trump.
À quelques mois de midterms qui s’annonçaient déjà délicates pour les républicains, le faux-pas de Donald Trump est d’autant plus maladroit que les protestants ont été eux aussi choqués. En outre, sa base condamne assez largement la guerre contre l’Iran et est échaudée par ses effets inflationnistes.
Outre-Atlantique, les saillies de Donald Trump n’ont pas été mieux reçues. Léon XIV s’est borné à dire sobrement qu’il n’a « peur ni de l’administration Trump ni de proclamer haut et fort le message de l’Évangile », mais sans « souhaiter entrer dans un débat ». À la tête d’un pays qui demeure très catholique, en dépit de la sécularisation de sa société, Giorgia Meloni, qui traverse une passe politique difficile, n’a pu que juger « inacceptable » l’attaque de Donald Trump contre le pape et, pour la première fois, elle a pris ses distances. Les ennuis volant en escadrille, comme le disait – plus crument – Jacques Chirac, la Hongrie, principal relais de MAGA au sein de l’Union européenne, a basculé dans le camp du Mal. Viktor Orbán a perdu les élections, véritable camouflet pour le vice-président des États-Unis, le born-again catholique J.D. Vance, qui était venu lui apporter son soutien et dénoncer les ingérences de l’UE (sic) dans la campagne électorale.
Dans cette déferlante de mauvaises nouvelles, le message du président iranien Massoud Pezechkian à Léon XIV est sans doute passé inaperçu à Washington : « Je condamne l’insulte adressée à Votre Excellence au nom de la grande nation d’Iran, et je déclare que la profanation de Jésus – le prophète de la paix et de la fraternité – est inacceptable pour toute personne libre. » La République islamique a elle aussi les yeux rivés sur les midterms et joue les prolongations dans une impitoyable guerre asymétrique qu’il lui suffit de ne pas perdre pour la gagner, selon la formule consacrée.
Le système international est ainsi devenu une table de billard dont un joueur agité éparpille les boules de manière rageuse, lesquelles s’entrechoquent au hasard de leur parcours. Nul ne sait comment finira la partie, mais bien peu pensent que ce sera de manière heureuse. Les prières du pape pour la paix ne seront pas superflues. Mais seront-elles suffisantes ? Selon Donald Trump, Léon XIV devrait lui être « reconnaissant » car « il a été placé là par l’Église uniquement parce qu’il était Américain, et qu’ils [N.D.A. : les cardinaux] pensaient que ce serait la meilleure façon de traiter avec le président Donald J. Trump » (sic). Donald Trump, agent de l’Esprit saint ? Chacun sait que les Voies du Seigneur sont impénétrables. Au point de pousser le ministre de la « Guerre » (sic) des États-Unis, Pete Hegseth, à réciter une tirade de l’acteur Samuel L. Jackson dans le film Pulp Fiction de Quentin Tarantino (Palme d’or du Festival de Cannes en 1994), en guise de citation de la Bible (Ézéchiel, chapitre 25, verset 17), comme l’a fait remarquer le pasteur Brian Kaylor.