La chaire Yves Oltramare tiendra sa rencontre annuelle à la Maison de la Paix, sur le thème de « La catégorie de religion est-elle pertinente en Asie extrême-orientale ? (Corée, Japon, Monde chinois) », les 28-29 septembre.
Prise dans leur historicité propre, les sociétés d’Extrême-Orient ont toujours vécu dans une dimension que les intellectuels occidentaux qualifient de religieuse. Mais ce concept de religion est-il pertinent pour appréhender le confucianisme, le bouddhisme, le taoïsme, le chamanisme, le monde des esprits et des forces dans l’invisible, par exemple ?
La question est d’autant plus légitime que la notion de religion elle-même, dans son acception contemporaine, ne s’est imposée qu’au début du XIXe siècle, dans le sillage des Lumières, de la Révolution française, du « désenchâssement » (Karl Polanyi) réciproque des champs du politique, de l’économique, de la technique, de l’art et de la foi. Le monde occidental est progressivement passé de l’ecclesia du Moyen Âge à une différenciation croissante de la société, sur le mode d’une Gesellschaft, dont le processus historique d’abstraction de l’État moderne, puis de l’État-nation, est une manifestation. En Occident même, cette évolution a pu être contestée par des courants idéologiques, politiques et religieux qui se sont employés à reconstituer une société communautaire, une Gemeinschaft, généralement de façon autoritaire, sinon totalitaire, et par la violence.
Mais l’autonomisation d’un champ religieux, dans un moment historique général de « désenchâssement » sous l’effet de l’expansion impériale de l’Europe et du capitalisme, s’est étendue à d’autres continents, selon des modalités très variables. Y compris dans le monde chinois, en Corée, au Japon, dans des circonstances différentes, allant de la modernisation autoritaire à la révolution, ou encore sous le couvert de situations coloniales, en Corée et à Formose (Taïwan), ou par le truchement des migrations. Des religions venues d’Occident se sont implantées, en particulier en Corée, où la christianisation a contribué à l'émergence de subjectivités et pratiques religieuses mono-dévotionnelles, à rebours du rapport cumulatif et non exclusif qui caractérise les mosaïques spirituelles d'Asie orientale. Des religions, des mouvements ou des sectes autochtones se sont institués, procédant par combinaison d'univers spirituels et invention de la tradition, dans un contexte marqué par l'émergence des consciences nationales. Ainsi du shintô d’Etat au Japon, du Yiguandao en Chine, du Donghak en Corée. Certaines religions se sont exportées dans différentes parties du monde, à l’instar de Sûkyô Mahikari, des Églises coréennes Shincheonji de Jésus et de l'Unification (secte Moon), ou encore du Falun Gong en Chine.
Dans tous ces cas de figure, et singulièrement dans celui du monde chinois, le statut de la catégorie du religieux en Asie extrême-orientale y pose la question du politique, de sa nature et de son autonomie, au gré des processus endogènes de la formation de l’État ou du jeu des relations internationales et transnationales.
La Rencontre annuelle de la chaire Yves Oltramare réunira enseignants-chercheurs de différentes disciplines, femmes et hommes de religion, cinéastes et artistes pour y réfléchir.
Responsables scientifiques : Jean-François Bayart & Adrian Gasser (IHEID, chaire Yves Oltramare, Genève)