Sébastien Tank-Storper est directeur de recherches au Centre d'études en sciences sociales du religieux (CéSor, UMR 8216, EHESS/CNRS), spécialiste de la sociologie et de l'anthropologie du judaïsme contemporain. Il est l'auteur de Juifs d’Argentine. Une histoire de justice (Calmann-Lévy, 2025).
Le 19 novembre 2023, le candidat libertarien classé à l’extrême droite Javier Milei est élu à la présidence de la république d’Argentine, avec un programme promettant de liquider l’État providence qui fait la singularité de l’Argentine au sein de l’Amérique du Sud. Durant toute la campagne électorale, et aussi depuis son élection à la tête de l’État argentin, il a multiplié les références au judaïsme, laissant penser qu’il voudrait s’y convertir. Ce qui interroge ici, c’est que la revendication d’une certaine proximité avec le judaïsme au service de la construction d’une théologie politique puisant aux sources juives s’est révélée payante, dans un pays qui a connu depuis les débuts du 20e siècle une prévalence significative de l’antisémitisme, notamment parmi les élites économiques et politiques, qui constituent pourtant une part importante de l’électorat de Javier Milei.
Il s’agira de répondre en deux temps. En analysant tout d’abord en quoi les références juives qu’il mobilise permettent de construire une théologie politique qui converge avec celle de certains mouvements évangéliques chrétiens qui, du Brésil aux États-Unis, structure la révolution conservatrice dans laquelle s’inscrit Javier Milei. En montrant ensuite comment la politisation du référent juif et l’émergence d’acteurs politiques construisant leur capital politique depuis les collectifs ou les institutions juives ont été rendus possibles par les mobilisations citoyennes qui ont suivi l’attentat de 1994 contre le siège de la principale institution juive argentine à Buenos Aires, qui avait fait 85 morts et plus de 250 blessés et dont les responsables n’ont à cette heure toujours pas été traduits en justice.
De ce point de vue, l’Argentine constitue un cas à la fois exemplaire et singulier de la manière dont le référent juif tend aujourd’hui à être mobilisé dans les processus de recomposition politique en cours.
Cet événement sera modéré par Filippo Bozzini, doctorant en sciences sociales et politiques (UNIL) et chercheur associé de la chaire Yves Oltramare.