La Chaire Yves Oltramare Religion et politique dans le monde contemporain a été créée en 2011 grâce aux encouragements et au soutien d’Yves Oltramare, qui a offert d’en assurer le financement. Elle a pour mission d’apporter une contribution scientifique majeure à l’analyse de l’impact des rapports entre religion et politique sur l’évolution des sociétés et du système international. Elle contribue au renforcement du dialogue et à la recherche de réponses, notamment à travers une interaction forte avec les milieux d’expert·es et les actrices et acteurs internationaux concernés.
Qu’est-ce qui, dans votre trajectoire personnelle ou professionnelle, vous a sensibilisé au lien entre religion, politique et société?
Enfant, j’étais fasciné par ces récits où l’idéal religieux semblait irriguer les grandes aventures humaines – croisades, conquêtes, empires – avant de découvrir et de comprendre en mûrissant combien tout cela masquait la violence réelle de l’histoire.
Plus tard, ma profession me confrontant au cœur des problèmes d’actualité, j’ai été amené au fil des années à réfléchir au phénomène de recrudescence d’un certain obscurantisme religieux dans la sphère politique internationale.
Quels éléments vous ont conduit à estimer qu’une chaire universitaire à l’Institut et à Genève était nécessaire pour approfondir l’étude des interactions entre religion et politique ?
Ce phénomène d’obscurantisme a pris une dimension planétaire avec les attentats du 11 septembre 2001. Dix ans après ces événements survenaient le printemps arabe et la répression qui a suivi. C’est alors que je me suis ouvert à Philippe Burrin, directeur de l’Institut, partageant avec lui mon avis que le monde était en train de changer de visage et qu’il en résulterait une situation mondiale nouvelle exigeant que nous prenions le temps d’une réflexion sur les rapports entre le religieux et le politique. C’est l’origine de la création de la Chaire Religion et politique dans le monde contemporain, aujourd’hui animée par le professeur Jean-François Bayart sous la direction de Marie-Laure Salles.
Selon vous, quelles thématiques ont bénéficié d’une meilleure compréhension grâce aux travaux de la chaire ?
Je pense d’abord aux mouvances politiques contemporaines qui se reconfigurent autour du sacré, qu’il s’agisse de fondamentalismes, de théocraties, d’évangélismes politiques ou de réenchantements identitaires. C’est une première thématique fortement analysée au sein de la chaire à travers les conférences orchestrées par Jean-François Bayart et le choix des invité·es. Ensuite, il y a celle de la sécularisation qui n’a pas produit la fin du religieux mais plutôt son déplacement du domaine institutionnel vers celui des imaginaires et des subjectivités. Enfin, la nature du religieux même est fortement décryptée dans la chaire : le religieux se mue en un acteur transnational, circulant entre continents, façonnant les souverainetés, alimentant les conflictualités, mais aussi les aspirations éthiques. La chaire éclaire un aspect central: le religieux n’est jamais extérieur au politique. Même plus : nous vivons une crise profonde des démocraties et une absence de programme politique mobilisateur. Face à cela, la religion, sous diverses formes et dans différents contextes, s’y substitue, remplissant le vide et offrant un objet de fédération politique le plus souvent extrême et dangereux.
Quelle contribution particulière Jean-François Bayart, qui la dirige depuis 2015, a-t-il apportée à la chaire?
Jean-François Bayart, par sa prodigieuse culture et ses nombreuses publications, a apporté une orientation intéressante et critique à la chaire. D’une part, en relativisant dans certains cas le rôle du religieux comme élément premier de nombreux conflits. D’autre part, il a révélé la complexité du sujet en évitant une approche trop unilatérale et partisane. Sa connaissance de l’Afrique a certainement ouvert les yeux de beaucoup sur l’importance de ce continent, centre de toutes les convoitises internationales, et sur son rapport à l’Europe du fait de sa croissance démographique explosive. Sa connaissance de l’islam a aussi permis de nuancer une vision souvent trop simpliste de cette culture conquérante.
Dans le contexte actuel, comment la chaire peut-elle contribuer à préparer les étudiantes et étudiants à assumer leurs futurs rôles sur la scène internationale ?
Avant toute chose, il me semble essentiel que les étudiant·es aient une profonde connaissance de l’histoire pour comprendre les liens qui existent avec les événements présents. Alors que les étudiant·es sont constamment confronté·es aux médias et aux fake news, la chaire doit pouvoir les aider à décrypter la complexité et l’accélération des événements en sachant prendre de la hauteur pour ne pas être les jouets de l’émotivité nécessairement liée au vécu dans le présent.
Si je devais donner une définition des objectifs de la chaire, je dirais qu’elle est vouée à former des adultes capables de discerner l’éphémère des valeurs d’avenir auxquelles ils et elles pourront apporter leur contribution.
Yves Oltramare
Ancien associé de la banque privée Lombard Odier, Yves Oltramare a un parcours aussi foisonnant que sa pensée. Outre son rôle dans les conseils d’administration des plus grandes institutions de la vie économique suisse et internationale, il a siégé pendant trente ans au comité d’investissement du Fonds de pension des Nations Unies. Dans le domaine scientifique, il a notamment présidé la Fondation Louis-Jeantet de médecine. Son profond humanisme et sa contribution au rayonnement de Genève au-delà des frontières lui ont valu en 1995 le Prix de la Fondation pour Genève. Ses convictions philosophiques s’incarnent notamment dans la publication en 2019 de son livre intitulé « Tu seras rencontreur d’Homme » : une voie vers l’accomplissement aux Éditions Labor et Fides, et la création de l’Institut À Ciel Ouvert – Science et Spiritualité.
L’Institut exprime sa profonde gratitude à M. Yves Oltramare pour son soutien.
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Cet article a été publié dans Globe #37, la Revue de l'Institut.